Le Manoir des lettres
Vous souhaitez réagir à ce message ? Créez un compte en quelques clics ou connectez-vous pour continuer.
-36%
Le deal à ne pas rater :
Friteuse sans huile Philips Airfryer Série 3000
69.99 € 109.99 €
Voir le deal

Aller en bas
Le Manoir
Le Manoir
Admin
Messages : 808
Date d'inscription : 20/04/2021
https://lemanoirdeslettres.forumactif.com

Genet en avril Empty Genet en avril

Lun 1 Avr - 9:07
Les éditions Gallimard mettent à l'honneur, en ce mois d'avril, Jean Genet, en publiant deux textes : l'inédite pièce de théâtre Héliogabale et Mademoiselle, script devenu  un film dont le rôle-titre a été interprété par Jeanne Moreau.

Genet en avril Heliog10

On ne peut pas s'étonner que Genet ait choisi l'empereur romain Héliogabale pour en faire une pièce de théâtre. Ce personnage historique est connu surtout pour ses frasques et par ce qu'on nomme aujourd'hui sa transidentité.
Cet empereur a succédé à Caracalla par les manigances de sa grand-mère. Il n'a régné que de 218 à 222, et a été assassiné par la garde prétorienne alors qu'il n'avait que 18 ans.
Dans une pièce en quatre actes où le personnage principal n'apparaît que dans le deuxième tableau, comme dans la tradition de certaines pièces classiques, Jean Genet met en scène ce jeune homme qui se prend pour le Dieu-Soleil, parfois pour Vénus aussi puisqu'il aime se travestir en femme.
Dans le premier acte, sa grand-mère et sa tante fomentent son assassinat : elles veulent mettre au pouvoir le petit Alexandre, cousin d'Héliogabale.
Héliogabale, cette "fleur chargée de pointes d'acier", apparaît comme un homme mégalomane et faible à la fois : sa folie le pousse à adorer le Soleil à travers une pierre noire phallique. Dans l'histoire romaine, on dit qu'il a mis à mal les dieux romains et qu'il a choqué fortement l'opinion publique en enlevant une Vestale pour l'épouser. Mais comme il était homosexuel, il n'a pas consommé le mariage et s'est livré à ses penchants, allant jusqu'à organiser des orgies avec des prostitués.
Héliogabale a des airs de Caligula, en plus doux. Il se travestit en divinité et ne craint pas les dieux :

"Tu vois, c'est comme ça qu'on apprivoise les dieux, on leur rit au nez. Ça les décontenance parce qu'ils ne savent pas rire. Ils se laissent facilement tomber du socle. Vous prenez leur place et vous êtes dieu. Le tour est joué."

Dans la pièce, il n'est pas question de cela. La bizarrerie d'Héliogabale réside dans son désir de faire chuter l'Empire avec lui. Il est amoureux d'un cocher très beau, Aéginus.

Le texte est écrit dans une belle langue, limpide aussi ("Tout cela résulte de l'éclatement de la nuit quand il s'y cogne de son front de lune."). Genet y glisse des détails qui rendent contemporaine et queer cette pièce, comme ce guépard dont ne se sépare jamais la grand-mère, femme ressemblant à une sorte de diva avide de pouvoir et castratrice. Héliogabale n'est entouré que de femmes, et elle ne lui veulent pas du bien, ce qui renforce le côté queer de la pièce : sa grand-mère et sa tante réfléchissent à la façon de l'éliminer, et sa mère est amoureuse de son amant Aéginus. Elles complotent, tandis que lui, passif, laisse venir la fatalité :

"LA GRAND-MÈRE : Et puis enfin, je risquerai le tout pour le tout. Je veux l'Empire pour moi seule, ou rien. Regarde-moi, l'Empire m'habille. L'Empire, c'est la traîne de ma robe. Mais je ferai sa grandeur. Puisqu'il n'y a plus de mâle dans ma famille, je m'arrangerai pour être le père et la mère de Rome."

Ce texte a été écrit en 1942 alors que Jean Genet était incarcéré pour vol. Cette longue période d'emprisonnement (entre 1938 et 1941) a été littérairement féconde pour lui. Ce texte n'a jamais été publié ni mis en scène, malgré les démarches de Genet qui finit par renoncer. La version d'Héliogabale publiée par Gallimard est la transcription du manuscrit daté de "Fresnes-lès-Rungis, juin 1942" et conservé à l'université de Harvard qui l'a acquis en 1983 par le biais d'Amy Lowell Fund. François Rouget a établi et présenté cette édition. Il signale, au cours de la lecture, les mots biffés ou ajoutés par Genet.

Parution le 4 avril 2024.

CM
Le Manoir
Le Manoir
Admin
Messages : 808
Date d'inscription : 20/04/2021
https://lemanoirdeslettres.forumactif.com

Genet en avril Empty Mademoiselle, Genet

Dim 7 Avr - 7:45
Genet en avril 0949c310

Dans la collection L'Imaginaire, Gallimard publie le texte Mademoiselle, scénario d'un film qui verra le jour difficilement, après maints rebondissements.
Le lecteur voit qu'il a affaire à un texte "fonctionnel", et non littéraire. La langue n'est pas très soignée, on y trouve même des fautes de français ("en vélo", des fautes de temps...). Mais l'histoire est dérangeante et met en scène une femme inquiétante : Mademoiselle est la nouvelle institutrice du village. Elle vit seule, donne l'image, malgré sa jeunesse, d'une "vieille fille" que tout le monde respecte. Dès les premières pages du livre, son comportement intrigue : une caille s'envole, abandonnant pour quelques instants ses œufs que Mademoiselle prend et écrase cruellement entre ses doigts, pour le plaisir de faire le mal. Mais avant ce geste, elle s'assure que personne ne ne la voit.
Car il y a l'image que Mademoiselle donne à la communauté et la vraie Mademoiselle, la pyromane, la femme qui sort la nuit pour empoisonner les abreuvoirs, créer des inondations, mettre le feu... Et comme personne ne peut soupçonner une institutrice, on accuse Manou, le "polack" qui travaille à la scierie dans les bois.
Ce Manou, c'est le bel homme athlétique, qui séduit toutes les femmes, attire tous les regards. Il est un personnage typique de Jean Genet, on imagine presque un marin baraqué de Querelle de Brest, un garçon à la JP Gaultier. En plus d'être beau et travailleur, il est d'une générosité sans pareille, n'hésitant pas à mettre sa vie en danger pour intervenir au moment des catastrophes. Il est aussi veuf et père de Bruno, jeune garçon qui va à l'école et semble guetter la présence de Mademoiselle en se cachant sous ses fenêtres.

Dans Mademoiselle, le regard est d'une grande importance : on cherche à voir, on se cache pour voir, on fait aussi les choses en douce. Mademoiselle est attirée par Manou, elle l'épie, cherche à croiser sa route, mais elle renvoie l'image d'une femme prude qu'on ne tentera pas de séduire. Et pourtant...
Le texte est cruel. Le jeune Bruno n'hésite pas, par dépit, à fracasser la tête d'un lapereau innocent qu'il avait apporté pour son institutrice : elle ne cesse de le brimer, sans doute pour se venger de l'attirance coupable qu'elle éprouve envers son père.
Dans sa préface, l'écrivain et éditeur Yves Pagès évoque l'idée que Genet a sûrement hétérosexualisé le texte pour ne pas subir les mêmes déboires qu'avec Un chant d'amour, son court-métrage homoérotique qui a peu ou pas été vu à l'époque. On imagine aisément, à la place d'une Mademoiselle, un jeune instituteur refoulant ses pulsions homosexuelles et faisant le mal pour se punir de ses attirances coupables.
On lit la fascination de Genet pour le corps masculin dans les descriptions qu'il fait de Manou, héros qui sera victime de la haine xénophobe et de la jalousie des femmes.

Quoi qu'il en soit, Mademoiselle est l'histoire d'une psychopathe. Sa perversité met mal à l'aise : elle se mire dans plusieurs reflets de sa chambre, se cache dans la nuit et les fossés pour apercevoir la nudité de Manou... Elle parle peu, aussi, se contentant de voir et d'entendre. Mademoiselle, c'est la frustration qui conduit au mal.

L'autre titre de Mademoiselle, poétique, illustre bien ce monde de pulsions nuisibles : Les rêves interdits ou L'autre versant du rêve.
Il ne reste plus qu'à voir ou revoir le film de Tony Richardson, sorti en 1966, avec pour rôle principal Jeanne Moreau. (À noter aussi, la présence de Marguerite Duras mentionnée dans l'élaboration du film.)



Genet en avril Mademo10

Parution le 4 avril.
Printemps 2024 :
21 mars : texte de Jonathan Littell dans le numéro 657 de la Nouvelle Revue Française au sujet de la pièce retrouvée Héliogabale.
Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum